Un sujet de David Pais et Ernesto Escribar
À l'autre bout du Monde, c'est un vrai Tsunami qui déferle sur le pays le plus conservateur d'Amérique Latine. Dans les rues et surtout dans les parcs de Santiago du Chili, des centaines de Pokemones âgés de dix à dix-sept ans font scandale. Ils se font des bisous du matin au soir devant tout le monde ! Les Pokemones prennent les jardins publics pour leur chambre à coucher. Dans un pays où l'avortement reste interdit et le divorce n'est autorisé que depuis cinq ans, les vidéos de leurs frasques font le tour du net et déchaînent la polémique.
De Pinochet à Pikachu
Trois ans après sa mort, le spectre du général Pinochet hante toujours le Chili. Pendant près de trente ans, il aura fait vivre à son pays une véritable glaciation le plaçant en dehors du Monde. En 2006, ses funérailles opposent 60 000 nostalgiques du général contre un peuple qui redécouvre sa liberté. Avant le coup d'état de Pinochet en septembre 73, le Chili gouverné par son président socialiste Salvador Allende est l'un des plus progressiste d'Amérique Latine. Mais la CIA américaine en décide autrement. Dans sa lutte contre le communisme, elle finance le putsch militaire qui plonge le Chili dans la dictature. Le 11 septembre 73, acculé dans le palais présidentiel, Salvador Allende préfère se suicider plutôt que de passer le pouvoir à l'armée. Après lui, la junte militaire sombre dans l'ultranationalisme, torturant plus de trente-cinq mille chilien, et en massacrant trois mille. Parmi les victimes de la dictature Pinochet, Alberto Bachelet, mort sous la torture en 74 et père de la future présidente Michelle Bachelet. En 2006, Michelle Bachelet gagne les élections et fait enfin sortir son pays de trois décennies d'obscurantisme. Affamée de liberté, sa jeunesse se rue alors sur le Web, faisant du Chili le pays le plus connecté d'Amérique du Sud.
Ce maelström culturel donne naissance à une myriade de tribus jusque-là inconnues comme les Pokemones... Les cultures importées font rêver la nouvelle génération. Pour ces ados nés après la fin de la dictature, l'uniforme est la règle. Réinterprétant les cultures urbaines glanées sur le net, ils adaptent à leur sauce les looks Ska, Cosplay, Rocker, Punk, ou hip-hop caillera rebaptisés Flayté.
La vague Pokemons
Les Pokemons, ou « Pocket Monsters » c'est à l'origine un jeu vidéo développé en 95 pour la console Gameboy par le Japonais Satochi Tajiri. Son concept est simple : Collectionner et dresser de petits animaux hybrides évoluant sans cesse comme Pikachu, prêt à en découdre face au méchant Salamèche ! Avec plus de 20 millions d'exemplaires vendus, la Pokemon mania s'empare d'une génération entière, et se décline en jeux de cartes, films, BDs et produits dérivés en tous genres. Au Chili, c'est devenu le nom d'une nouvelle tribu urbaine.
Les Pokemones chiliens
Apparus il y a 3 ans, les Pokemones sont devenus une spécificité chilienne qui excite la curiosité des médias du monde entier. Un big-bang qui remonte à 2007 avec la diffusion sur le Web de la vidéo de Wena Naty. Filmée à son insu, on y voit une adolescente de 14 ans pratiquer une fellation à deux Pokemones. La sexualité précoce et exhibitionniste des Pokemones devient soudainement une affaire d'état.
Web, Fotolog et Reggaeton
Quand ils ne se bécotent pas dans les jardins publics, les Pokemones s'exhibent sur Fotolog. Ce site Web américain doit sa survie à plus de quatre millions d'internautes chiliens. On y trouve les plans soirées, mais aussi les photos parfois suggestives de ses membres en libre accès. En véritables éponges, les Pokemones se réapproprient d'autres cultures pillées sur le Web, comme le "C Walk", la danse des gangs de Los Angeles, qui écrivent leur nom de guerre avec leurs pieds.
Club Cadillac, Blanco Encalada 2850, Santiago
Et pour la bande son, ils sont allés pêcher du côté de Porto Rico, fief du Reggaeton depuis la fin des années 80. Un son "muy caliente" qui les place à des années lumières de leurs cousins "Emos" européens. Leur Mecque s'appelle le Club Cadillac.
Les Pokemones, accusés de mélanger les genres et considérés comme des parasites, sont devenus la cible des Flaytés et des skins qui les chassent dans les parcs dès que possible.
Les prédateurs du Pokemones
Sur le net, des campagnes haineuses lancent le mot d'ordre "Piteate un Pokemon", littéralement "tabasse un Pokemon". Un slogan, pris au pied de la lettre par certains. Exposés dans les parcs les Pokemones sont la proie des skinheads, organisés en 200 groupuscules néo-nazis rien qu'à Santiago. Des passages à tabac qui vont parfois jusqu'au meurtre. La chasse au Pokemones est devenu un sport nationaliste. Il n'y a pas que les Pokemones qui mutent au Chili. Javier s'est tatoué le sigle SS sur la main, mais a dessiné le A de l'anarchie sur son treillis. Pour ces ados, être skinhead est une posture et tant pis pour les contradictions. Francisco se revendique White Power et homophobe, mais ses meilleurs amis sont gays, et il ne rate aucun de leurs pique-niques.